Problems of Oriental Philosophy
INTERNATIONAL ACADEMIC SCIENTIFIC JOURNAL
MAEL MATHIEU


Je me fais un plaisir de répondre globalement aux question que vous me posez.
Certes, elles mériteraient des développements plus amples pour lesquels le temps me manque actuellement,

MAEL MATHIEU


Je peux vous dire déjà cependant, globalement, que, suivant en cela l'attitude de René Guénon, la "philosophie" est pour moi un concept à dépasser ; tel est de tout temps la fonction et le rôle de l'ésotérisme, qui n'est pas une "philosophie" comme une autre née de l'esprit humain, mais une connaissance d'ordre transcendant, supra-humain, qui s'accompagne obligatoirement d'une métamorphose de l'être, appelé à se réaliser métaphysiquement, en "réalisant" le divin qui est en lui. A peu de chose près, c'est ainsi aussi que les néo-platoniciens, dans la dernière période de la civilisation hellénique, entendaient la "philosophie", qui était pour eux une propédeutique (introduction rationnelle) aux mystères de la Théurgie, par laquelle seule l'identité originelle entre le divin et l'humain peut être restaurée. Je n'ai rien contre un tel usage "propédeutique" du concept de "philosophie", mais il demeure à propos de ce terme une équivoque, à cause de laquelle je lui préfère celui de « métaphysique ». Mais il est clair pour moi que le seul point de vue éminent, habilité à réaliser la perfection de l'humanité et en particulier, à montrer l'excellence de la forme islamique et de la "communauté médiane", est celui de l'ésotérisme, dont ibn 'Arabî est le représentant par excellence. Toutefois, on ne saurait sans blasphémer ou du moins restreindre fortement la fonction du "Sceau de la Sainteté muhammadienne" (!) en le qualifiant de simple "philosophe", tellement sa pensée, qui a pour visée ultime la divinisation de l'homme au terme de tout un "parcours initiatique", se démarque de la "philosophie", surtout au sens où l'entend l'Occident moderne. Et pourtant, il n'y a pas de doute que c'est lui (ibn 'Arabî), et le courant toujours vivant qu'il a déterminé, qui - par l'ampleur sans égal et l'universalité "hyperphilosophique" de ses vues - qui détiennent les clefs du salut intellectuel, "philosophique" de la "région" musulmane, et même, n'ayons pas peur de l'affirmer, de l'humanité entière. Je m'appuierai pour étayer ce dernier point, sur l'autorité de l'un des plus éminents spécialistes universitaires de la pensée islamique, le Pr. Elamrani-Jamâl, qui ne craint pas d'affirmer que la philosophie islamique - telle qu'il l'entend, c'est-à-dire essentiellement ibn Roshd (Averroès) - est l'avenir de la pensée européenne ! Point de vue que je partage largement, à ceci près que, justement, les limitations d'ibn Roshd, qui ignore tout de l'ésotérisme, le rendent justement impropre à ce dessein de redressement intellectuel, au contraire de son "élève" ibn 'Arabî, qui voit beaucoup plus loin et nous semble la condition universelle d'un redressement intellectuel (j'insiste sur ce mot, intellectuel ; il n'est nullement question ici de rectitude morale, bien que les deux puissent aller ensemble) du monde musulman d'abord, et au delà, de l'humanité même.
Enfin, j'appuierai ma position quelque peu critique quant au concept même de philosophie, sur l'autorité et les paroles claires de celui qui fut l'un des plus éminents philosophes français contemporains, Michel Henry, qui dresse, dans son ouvrage incontournable « La Barbarie », le constat suivant concernant l'état de notre « civilisation » (moderne et globale) :
« Ainsi l'hyperdéveloppement d'un hypersavoir, dont les moyens théoriques et pratiques marquent une rupture complète avec les connaissances traditionnelles de l'humanité, a-t-il pour effet d'abattre non seulement ces connaissances données elles-mêmes comme autant d'illusions, mais l'humanité elle-même. Tandis que, semblables à la houle de l'océan, toutes les productions des civilisations du passé montaient et descendaient ensemble, comme d'un commun accord et sans se disjoindre – le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose - , voici devant nous ce qu'on n'avait en effet jamais vu : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme.
Voici la nouvelle barbarie dont il n'est pas sûr cette fois qu'elle puisse être surmontée.» Finalement, l'auteur conclut : « Ne convient-il pas alors, devant le vide de cette abstraction grandissante, de faire retour à d'autres modes de connaissance dans lesquels la vie se donne à elle-même en sa propre réalité, non pas à vrai dire telle qu'elle est mais telle qu'elle devient, à savoir dans l'accroissement de soi de cette autodonation et ainsi dans le développement et l'exaltation de tous ses pouvoirs ?
De tels modes en lesquels s'accomplit la seule connaissance possible de la vie en tant que son expérimentation par elle-même, en tant que praxis, ne sont rien d'autres que les modes traditionnels de la culture, soit l'art, l'éthique, la religion. »(p. 136) A l'interrogation inquiète de ce grand philosophe universitaire, c'est sans hésiter que nous répondons : Oui ! Si la « philosophie » doit avoir un sens aujourd'hui, où que ce soit, ce ne peut être que, dans le contexte de la plus grave crise de civilisation que l'humanité ait connue, celui d'une démarche intellectuelle visant à « faire retour à d'autres modes de connaissance dans lesquels la vie se donne à elle-même en sa propre réalité », ce qui constitue une définition parfaite de la connaissance « traditionnelle », ésotérique, initiatique. Comment ne pas songer par exemple que pour ibn Barrajân, les Noms divins ont pour principe la Vie (absolue, divine), laquelle découle directement de l'Unité comme son autoconnaissance essentielle, sans intermédiaire ; or les Noms sont pour l'homme les « clefs du Mystère » des connaissances divines, dont la réalisation parfaite aboutit à la Vie absolue, en Dieu, de Dieu, c'est-à-dire de l'Unité du tout retrouvée ?
Nous ne sommes certes pas le premier, heureusement, à prôner une telle démarche de « retour à la tradition » ; depuis près d'un siècle, c'est le but poursuivi par le vaste courant intellectuel initié par René Guénon. Or, à ce propos, il n'est pas inutile de rappeler que de bonne heure, les intellectuels issus de ce courant, se sont tournés vers l'islam et sa haute tradition ésotérique afin de vivifier spirituellement l'Occident et de lutter contre la « nouvelle barbarie » que dénonce M. Henry. En particulier, l'oeuvre de Guénon mène à celle de son héritier spirituel unique, M. Vâlsan, qui initia les « études akbariennes » en Occident. Tous les musulmans qui pensent devraient, nous semble-t-il, garder présente à l'esprit et au coeur cette déclaration de M. Vâlsan : « l’Islam, forme traditionnelle venue en conclusion du cycle prophético-législatif et destinée à rester la seule forme pratiquée sur terre avant la fermeture du cycle cosmique de la présente humanité, accomplira une telle fonction, parcequ’il a été constitué avec les caractères de généralité humaine et d’universalité spirituelle exigées à cette fin. Le Sceau de la Prophétie a reçu les Paroles synthétiques (Jawâmi’ al-Kalim) correspondant aux prophètes législateurs antérieurs, et ceux-ci constituent ensuite autant de types spirituels réalisables en formule muhammadienne ; et c’est par la vertu de ce caractère totalisateur qu’il lui revient de recueillir et d’intégrer des éléments appartenant à l’ensemble de l’humanité traditionnelle. L’Arche de la fin de notre cycle est la Shari’a (Coran et Sunna) de l’Islam. »
Dans ces paroles concises, M. Vâlsan synthétise un enseignement spirituel (islamique) d'une rare profondeur, qui illustre notre propos sur ibn 'Arabî et la transcendance supra-philosophique de son enseignement spirituel.
A son tour, l'oeuvre de M. Vâlsan mène, de façon incontournable, à celle d'ibn 'Arabî qui, en raison des « caractères de généralité humaine et d'universalité spirituelle » dont elle a été constituée, constitue seule la base intellectuelle capable d'unifier les nombreux courants de la pensée islamique traditionnelle, avec leurs mérites respectifs, en particulier ceux se recommandant d'un certain « ésotérisme ». Alors seulement, l'islam lui-même pourra jouer le rôle eschatologique qui est le sien dès l'origine, de sorte que toujours d'après M. Vâlsan : « lorsqu’un redressement traditionnel redeviendra possible, il ne pourra l’être que dans la formule fraternitaire d’une législation sacrée comme celle de l’Islam ».

Quant à la notion d' « Histoire de la philosophie », nous avons peu à dire sur le sujet. Certes, nous n'ignorons pas que les traditions, les doctrines « évoluent » (ou plutôt : s'adaptent aux conditions temporelles), et l'histoire de ces adaptations peut être une puissante source d'enseignement, mais le respect même des idées « traditionnelles », déjà, nous invite à considérer le temps comme cyclique, et non linéaire, à la façon moderne utilisée dans les « sciences ». De plus, nous verrions plus dans le temps une donnée subjective, inhérente à la conscience qu'une donnée « objective » du monde extérieur... temps cyclique, subjectif, mène à considérer un concept phénoménologique de l'histoire, plus « historial » qu' « historique ». Mais là encore, il y a beaucoup à apprendre de René Guénon et d'ibn 'Arabî (sans parler d'auteurs comme Nietzsche ou Heidegger, philosophes éminents et néanmoins critiques acerbes de la notion d'histoire). Et bien sûr du soufisme en général, où les réflexions sur l'idée de temps ne manquent pas, et sont souvent d'une profondeur « philosophique » en regard de laquelle l'idée du temps sur laquelle s'appuie l' « historien » moderne est souvent d'une pauvreté désarmante.

Et s'il faut terminer par une parole forte que seuls comprendront les esprits "éveillés", je dirais : l'historien décrit les événements qui se déroulent dans le temps ; mais le "philosophe" au sens le plus élevé, l'intellectuel métaphysicien fait SON Temps

Finalement, ceci me suffira comme réponse à "vos" questions. Il se peut que ce ne soit pas du goût de tout le monde, mais au moins on peut constater que je m'appuie sur des références solides, comme M. Henry ou le Pr. Elamrani. Je suis par ailleurs prêt à préciser n'importe quel point qui poserait problème, j'ai du temps et de la patience, en ce mois de Ramadan béni !

A mon tour de vous poser quelques questions : vous dites que mes articles suscitent l'intérêt : vous m'en voyez heureux ! Pourriez-vous m'en dire plus, et notamment sur les réactions qu'ont provoquées l'épître sur la wahdat al-wujûd

Author : Admin | Date: 12-12-2012, 20:55 | Views: 0